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Un monde sans déchets, un monde possible

Après la « Semaine européenne de la réduction des déchets » (SERD) qui s’est déroulée du 18 au 26 novembre de l'année dernière, retour sur une question cruciale pour l’avenir.

 

Merci à Lies Engelen et à Mary Pop'In pour les belles photographies!

 

Changer de paradigme

 

Lorsqu’on parle de déchets, on a tous en tête l’image de ce vortex d’ordures du Pacifique Nord, découvert en 1997 par l'océanographe Charles J. Moore. Une mer de déchets plastiques estimée à sept millions de tonnes, symptomatique de la surconsommation et dont l'impact est immense sur les écosystèmes. 

Le gaspillage alimentaire est un autre corollaire de la surconsommation. La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime qu’un tiers des aliments produits pour la consommation humaine — environ 1,3 millard de tonnes annuelles — sont gaspillés, alors que plus de neuf millions de personne meurent chaque année de faim!

Heureusement, les choses commencent à bouger. Une prise de conscience mondiale semble s’être enfin opérée, qui a débouché sur des milliers d’initiatives à toutes les échelles…

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Un problème mondial

 

Les denrées alimentaires sont perdues ou gaspillées à toutes les étapes de la chaîne alimentaire. Et les chiffres sont particulièrement inquiétants (cf. encadré). On sait qu’au niveau européen, ce sont d’abord les ménages qui sont responsables du gaspillage (53%). Selon le CRIOC (Centre de Recherche et d'Information des Organisations de Consommateurs), ceux-ci surestiment notamment les quantités à préparer lors des repas. Le pain est le produit le plus jeté, viennent ensuite les fruits et les légumes.

Mais dans un rapport international de 2014, la FAO évite de pointer du doigt un unique responsable car un problème à un moment de la chaîne peut affecter la chaîne toute entière. Ainsi, si les fruits ne sont pas manipulés avec soin lors de la cueillette et de l’emballage, leur durée de vie sera réduite sur les étals, ce qui occasionnera une perte au niveau du supermarché ou chez le consommateur…

Selon la FAO, 54% du gaspillage alimentaire à l'échelle mondiale a lieu durant les phases de production, de manutention et de stockage après-récolte, 46% aux stades de la transformation, de la distribution et de la consommation. Et plus la perte d'un aliment se produit tard dans la chaîne, plus l'impact environnemental est élevé. En effet, les coûts environnementaux occasionnés durant la transformation, le transport, le stockage et la préparation doivent être ajoutés aux coûts initiaux de production.

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Des causes variées

 

Les principales causes du gaspillage alimentaire sont différentes selon les régions du monde. Les pays en voie de développement sont ainsi plus touchés par les pertes alimentaires durant la production agricole. Tandis que c’est au niveau de la vente au détail et des consommateurs que le problème est plus important dans les régions à revenus moyens et élevés.

Influencé par le marketing et les promotions, le consommateur est poussé à effectuer des achats irréfléchis, dont certains finiront à la poubelle. Il est également mal informé sur la législation relative aux dates de péremption. Il ne faut pas forcément jeter! La mention « A consommer de préférence avant le » indique simplement la date à partir de laquelle le fabricant ne peut plus garantir les qualités gustatives et/ou nutritionnelles de son produit, pas que celui-ci est devenu impropre à la consommation…

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Des conséquences environnementales, éthiques et économiques

 

Le gaspillage alimentaire a un impact important sur notre planète. En utilisant inutilement des ressources rares telles que la terre, l’eau ou l’énergie. Il contribue également au changement climatique. Pour chaque kilo de nourriture produit, 4,5 kg de CO2 sont rejetés dans l’atmosphère. Selon une étude de « Bruxelles Environnement », l’alimentation représenterait ainsi 1/3 de l’impact sur l’environnement et de 20 à 30% des émissions de CO2.

Selon les estimations de la FAO, 793 millions de personnes souffrent de malnutrition dans le monde. D’après Eurostat, environ 9,6% de la population européenne ne parvient pas à s’offrir un repas de qualité un jour sur deux. Tandis qu’en Belgique, 100000 personnes dépendent directement de l’aide alimentaire. A la lumière de ces chiffres scandaleux, il est urgent d’agir.

D’autant que les coûts financiers sont aussi très importants. Dans un rapport de la FAO de 2013, les conséquences économiques directes pour les producteurs sont évaluées à 750 milliards de dollars par an. Alors que selon une étude menée par la Wallonie, en gaspillant 14 à 23 kg d’aliments par an, un ménage jette par la fenêtre 174€!

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"Wasted", un documentaire engagé

 

On estime que la population mondiale comptera 9 milliards de personnes en 2050. Si l’on veut assurer la sécurité alimentaire de tous, la lutte contre le gaspillage alimentaire est donc une priorité.

Au niveau mondial, la FAO continue de lancer des projets (Faim zéro ou Save Food) et plaide pour une meilleure adéquation entre la production et la demande. Elle prône aussi une réutilisation des excédents alimentaires. En les donnant aux plus démunis ou, lorsqu’il sont impropres à la consommation humaine, en les transformant en nourriture pour les animaux. Enfin, on peut les recycler en compost ou créer de l’énergie (biométhane). (cf. échelle de Moerman)

C’est sur ces mêmes piliers qu’est construit « Wasted », documentaire d’Anna Chai et Nari Kyedu sorti en octobre aux USA. En compagnie d’importants acteurs du « No Waste », le chef star américain Anthony Bourdain y énumère les initiatives déjà existantes aux Etats-Unis et partout dans le monde pour réduire le gaspillage alimentaire.

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La Corée a réduit ses déchets de 95%

 

Au pays de l’Oncle Sam, le documentaire évoque par exemple « Daily Table », une épicerie à but non-lucratif créé par Doug Rauch, ancien président de la chaîne de supermarchés « Trader’s Joe ». Implantée dans une banlieue défavorisée de Boston, celle-ci vend à prix plancher de légumes non calibrés ou des plats sains réalisés avec des invendus… 

La Corée du Sud est aussi l’un des pays mis en avant pour sa politique progressiste en matière de traitement des déchets. Outre un tri sélectif très poussé de leurs poubelles, les Coréens ont instauré en 2010 un système de tarification incitative qui récompense les ménages vertueux: ceux qui jettent moins payent moins… Ce système et d’autres mesures, comme la suppression des décharges, le recyclage et la transformation en énergie, ont porté leurs fruits: la Corée a réduit ses déchets de 95%! Et en Belgique aussi on s’y met. Le ministre de l’environnement Carlo Di Antonio annonçait en mars 2016, une généralisation dans les 5 ans des conteneurs à puce pour taxer les déchets ménagers en fonction de leur poids. Pour l’instant, 120 communes wallonnes utilisent ce système dont Seraing, Saint-Nicolas ou Pont-à-Celles, avec, pour certaines, des résultats déjà encourageants.

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Vers une méthodologie commune en Europe

 

Le 16 mai 2017, le Parlement européen a adopté de nouvelles mesures visant à réduire de moitié, d’ici à 2030, les 88 millions de tonnes de denrées alimentaires jetées. Les députés souhaitent par exemple faciliter les dons alimentaires, en demandant à la Commission européenne de changer la directive TVA pour autoriser explicitement les exonérations fiscales sur les dons. 

Le Parlement a également décidé de mettre fin à la confusion créée par les mentions « à consommer de préférence avant le » et « à consommer jusqu’au » ou d’intégrer des formations dans les programmes scolaires. Mais avant d’agir concrètement, l’Europe des 28 a surtout planché, via le projet « FUSIONS », sur une définition commune du gaspillage alimentaire et une méthodologie identique pour la collecte des données.

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La Belgique en mode 0 déchet

 

La Belgique suit évidemment les engagements de l’Union Européenne et toutes les régions ont pris des mesures pour réduire le gaspillage alimentaire. En 2015, la Wallonie a lancé le plan « Régal », soit 17 actions pour réduire de 30% le gaspillage alimentaire d’ici 2025. Comme la création d’un forum consacré à la logistique du don alimentaire ou, à destination du grand public et de l’horeca, l’invention d’un doggy bag (appelé « Rest-o-Pack ») mis à disposition dans certains restaurants.

Une idée que l’on retrouve aussi dans le programme « Good Food », lancé au même moment par la région bruxelloise. Il s’agit d’une stratégie en 110 prescriptions où le gaspillage alimentaire tient une bonne place. Les actions sont orientées vers le citoyen, avec des formations pour apprendre à cuisiner les restes ou la mise à disposition d’outils pédagogiques pour les cantines scolaires.

De leur côté, les grandes surfaces ont également fait des efforts pour limiter le gaspillage, en donnant leurs surplus à des banques alimentaires, lorsque l’Afsca a assoupli ses règles en matière de traçabilité et que, depuis 2013, la TVA est récupérable sur les invendus. On se souvient aussi de la campagne « légumes moches », vendus moins chers par la chaîne de supermarchés Delhaize en 2015.

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Une éclosion d’initiatives privées

 

Mais les initiatives existent aussi à plus petite échelle. Créée il y a 3 ans par Alice Codsi et Joris Depouillon, FOODWIN (Food Waste Innovation Network) regroupe et met en contact plus de 200 entrepreneurs européens ayant des solutions innovantes pour utiliser les surplus alimentaires. L’ asbl bruxelloise aide aussi les institutions gouvernementales à développer des projets anti-gaspi. 

Créé en 2012 à Paris, le mouvement citoyen Disco soupe organise, lui, des événements où les participants cuisinent des invendus dans une ambiance conviviale et funky pour sensibiliser au gaspillage alimentaire. Des « Disco soupes » sont aujourd’hui organisées un peu partout dans le monde, notamment en Belgique.

Né en 2016, Récup’Kitchen est un projet social porté par des bénévoles, qui récupèrent des invendus sur les marchés bruxellois pour préparer des plats végétariens servis dans leur cuisine mobile installée sur la friche Josaphat, à Schaerbeek.

Mais l’idée belge qui a recueilli le plus d’attention est celle de la brasserie Brussels Beer Project, qui, en 2015, créait la « Babylone », la première bière brassée à partir de pain frais recyclé. Son processus de fabrication a fait le tour du monde, repris notamment en Angleterre par l’activiste Tristram Stuart avec sa « Toast Ale ». Même Jamie Oliver en a parlé!

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A la maison et au bureau d’abord!

 

Mais chacun est concerné. Pour Béa Johnson, porte-parole du mouvement zéro déchet, le meilleur déchet est celui qui n’existe pas. Celle qui a réussi à réduire ses déchets à un litre par an, explique sa méthodologie dans un best-seller. Elle tient en cinq mots: refuser, réduire, réutiliser, recycler, composter. Et elle s’applique tant dans les entreprises — Google et Adobe l’ont déjà adoptée — qu’à la maison.

Inspirée par Johnson, Sylvie Droulans, une habitante d’Etterbeek, a lancé en 2015 Zéro carabistouille, un blog où elle raconte les défis quotidiens de sa petite famille pour consommer bio en évitant un maximum de déchets. Une expérience qu’elle raconte aussi dans « Le zéro déchet sans complexes : le livre ! », qui vient d’être publié chez Racine.

De quoi donner vraiment donner envie de s’y mettre!

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Les chiffres du gaspillage alimentaire


Difficile de voir clair dans les chiffres du gaspillage alimentaire. Selon la FAO, 280 à 300 kg de produits alimentaires sont gaspillés par pers./an en Europe et en Amérique du Nord, contre 120 à 170 kg en Afrique sub-saharienne et dans le Sud et le Sud-Est asiatique. Laquelle estime l’empreinte carbone de l’alimentation produite et non consommée à 3,3 giga tonnes de CO2 par an!

Selon l’UE, 20% de la nourriture produite est gaspillée en Europe. Mais elle ne parle, elle « que » de 173kg jeté par un Européen par an. L’UE estime les pertes à 143 milliards d’euros par an, tandis que 170 millions de tonnes de CO2 seraient générées par la production et l’élimination des déchets alimentaires. 

Selon le Parlement européen, le Belge serait le second gaspilleur de l’Union, avec 345 kg par pers./an (estimation 2010)… Rien qu’en Belgique, on parle de 660.000 tonnes d’aliments jetés par an, soit une perte financière évaluée à 1,4 milliard d’euros. Des études menées par la Wallonie sont nettement moins alarmantes, parlant seulement de 14 à 23 kg de nourriture jetée par an par les ménages wallons… Preuve qu’il est nécessaire de définir des méthodologies communes pour récolter les informations!

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Quand les chefs montrent l’exemple

 

De nombreux chefs dans le monde sont de plus en plus sensibilisés au problème du gaspillage alimentaire. Installé au superbe « Blue Hill at Stone Barns » à une heure de Manhattan, Dan Barber s’est donné pour mission de ne rien jeter. Il travaille par exemple la courge delicata à différents degrés de maturité et utilise même ses tiges (remplaçant des penne rigate dans une délicieuse bolognaise) pour valoriser tout le produit et ainsi mieux rémunérer ses producteurs. 

L’Italien Massimo Bottura (triplement étoilé à l’« Osteria Francescana » à Modène) vient de sortir chez Phaidon « The Bread is Gold », bouquin dans lequel les meilleurs chefs du monde partagent 150 recettes inspirantes à base d’ingrédients qui auraient fini à la poubelle, comme une tête d’un poisson ou le coeur d’un brocoli.

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Créateur de la start-up « Eatmosphere » en 2014, Steven Desair a bien compris lui aussi que s’il voulait sensibiliser le grand public au gaspillage alimentaire, il devait faire appel à des grands chefs. Si 80% des produits qu’il récupère sont donnés à des défavorisés, 20% sont cuisinés dans le restaurant qu’il partage avec l’atelier social « Groot Eiland » à Molenbeek. Et un lundi par mois, Steven invite un chef qui propose un menu végétarien six services (70€) à base d’aliments invendus. Des chefs talentueux comme Nicolas Decloedt (« Humus & Hortense » à Bruxelles), Vilhjalmur Sigurdarson (« Souvenir » à Ypres) et même Sang Hoon Degeimbre (« L’Air du Temps »** à Liernu) ont déjà participé avec succès à ces dîners.

Il y a quelques semaines, ce dernier proposait un menu végétal épatant, jouant si bien avec les couleurs, les textures et les saveurs que l’on avait bien du mal à croire que les assiettes contenaient des « déchets » alimentaires.

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